L'Air Du Temps

Manger, Dormir, Parler, Penser.

Cet article a été écrit et envoyé aux Bloggers Anonymes par Siddharth Madhusudan, étudiant à Edimburgh, Ecosse.

J’ai eu, ce matin, une conversation très intéressante sur la situation en Libye et les issues possibles de ce conflit. Nous discutions à propos de l’impasse dans laquelle se trouvent actuellement les deux forces opposées, et un ami m’a affirmé que la meilleure solution à ce conflit est soit une division du pays, soit une victoire de Khadafi. Etant de parti pris pour le désir de démocratie du peuple libyen, j’ai immédiatement protesté : si Khadafi prend la main, envahit Misurata, et marche sur Benghazi, il n’y a aucun doute que ce sera un massacre. Khadafi n’a pas fait preuve de beaucoup de clémence pendant les quarante-deux dernières années, et a prouvé son mépris de la vie des civils ces trois derniers mois. Et la division de la Libye, au regard de son histoire et des convictions des deux partis, semble invraisemblable.

Son argument était la stabilité : il ne croit pas que la majorité du peuple libyen soit nécessairement opposée à Khadafi, puisque le conflit a duré si longtemps. Et si, après le conflit, un nouveau gouvernement devait s’occuper de rebelles (ou terroristes, dépendant du point de vue), il ne tiendrait pas, tandis que Khadafi, étant un dictateur, pourrait forcer l’établissement de l’ordre.

Il y avait beaucoup de ses idées qui m’intriguaient (et des fois m’indignaient), mais celle-ci m’intéressait pour son contexte : mon interlocuteur venant de Roumanie, son expérience de la dictature est, me disait-il, celle d’une certaine nostalgie pour le dictateur communiste Nicolae Ceaușescu, considéré par certains le meilleur dirigeant de leur histoire récente. En tant que tel, il m’expliquait que la démocratie n’est pas pour tout le monde, et qu’un dirigeant fort apporte une constance qu’un gouvernement qui change toutes les quelques années ne peut apporter. Un gouvernement dans une démocratie ne peut pas toujours compléter ses plans, et donc ne marche pas efficacement.

Quand je lui ai indiqué qu’un dictateur étant une seule personne, il avait une plus grande possibilité de faillir dans sa tâche de servir les intérêts du peuple, et que contrairement à un système démocratique, il n’y avait pas de contrôles sur son pouvoir. Il m’a répondu que les exemples de Ceaușescu et Lénine prouvaient (au moins partiellement) le contraire, et la faillibilité des gouvernements démocrates est claire par leur intervention sans consultation complète dans plusieurs guerres.

Puis j’ai abordé le sujet de la séparation de ces dictateurs (ou, similairement, de la royauté) par rapport au peuple dans un contexte où ils peuvent, sans conséquences, se soucier seulement de leur famille et des hauts fonctionnaires. Tant qu’ils gardent leurs sujets assez contents, ils peuvent se permettre la belle vie tout en restant au pouvoir, ce qui ne peut pas se passer (ou du moins, moins facilement) dans un système démocratique. Sa réponse à mes paroles fut de remarquer que le Prince Harry, par exemple, a servi dans l’armée, et donc a connu des gens du peuple non-royal, et connaît leurs problèmes. De plus, les gouvernements technocrates des démocraties modernes ne représentent souvent pas les plus pauvres du peuple.

Nous avons continué comme ça pendant un moment, discutant de délégation du pouvoir, de la corruption, de la guerre, et de la satisfaction de la majorité, la possibilité d’états-policiers…

Je crois que vous l’avez compris, l’idéal de la démocratie m’est cher, et c’est cela qui m’a marqué dans cette discussion : l’idée que quelqu’un puisse honnêtement trouver qu’une dictature est une alternative acceptable et même possiblement supérieure à une démocratie me semblait ridicule, de même que l’idée que Khadafi puisse être une meilleure solution que quoi que ce soit.

Souvent, dans nos débats, nous ne considérons pas les arguments que nous pensons incongrus. Nous supposons que personne ne pourrait penser quelque chose, nous prenons nos idées comme acquises. Mais il faut toujours se rappeler que toutes les opinions existent : les justifications de guerres (ou d’actes de terrorisme), d’esclavage économique, de racisme ou de sexisme font partie de notre société.

C’est pour cela qu’il faut continuer à exprimer ses opinions ; encourager le débat et la réflexion sur nos idéaux est ce qui nous fait progresser, soit en consolidant, en raffinant notre position, ou en la repensant. Que cela change les opinions des gens ou pas, si tout le monde réfléchit un tout petit peu plus, ça ne peut pas faire de mal…

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À propos de 'LeX.

Je suis née le 27 mars 1994 à Grenoble, mais ma famille a déménagé au Québec quand j’avais un an, pour ne revenir qu’en 2003 là où je suis née. J’ai passé mon bac S option internationale anglais en 2009, à 15 ans, et ai fait partie de l’équipe de France de short-track (patinage de vitesse sur glace) avant de finalement choisir d'arrêter ce sport en mars 2o11.

Discussion

5 réflexions sur “Manger, Dormir, Parler, Penser.

  1. Tout à fait d’accord sur la conclusion. Quelques points à relever, tout de même :
    La Roumanie (comme un certain nombre de pays ex-communistes) a certes connu un régime démocratique, mais loin de celui que l’on connaît en France, en Angleterre, aux Etats-Unis ou ailleurs. Leurs dirigeants démocratiques étaient pour beaucoup des ex-hauts fonctionnaires du PC local qui avaient compris que le vent tournait et qui avaient compris comment garder le pouvoir. C’est donc assez logiquement que les gens sont nostalgiques.

    Par ailleurs, tu mets Ceaucescu et Lenine sur le même plan de dictateur, mais Lenine ne l’a jamais été. Il a été, si je me souviens bien, président des commissaires du peuple (quelque chose comme ça), c’est-à-dire directeur en chef de la police (politique, évidemment) de l’URSS… Nuance, donc.

    Publié par Louis Tarpin | 05/11/2011, 07:58
  2. A propos de la Roumanie, il m’a expliqué ses cours d’histoire, donc j’ai une (vague) idée de la situation politique du moment. Je trouve que ça ne fait que renforcer la conclusion : toutes les idées sont possibles, parce que les situations et les mentalités sont diverses.

    A propos de Lénine, ce n’est pas moi mais mon interlocuteur qui l’a groupé avec Ceaucescu. Tout de même, nuance accepté, mais il faut aussi se rappeller que c’est la même nuance que Khadafi utilise en disant qu’il n’a pas de position officielle en Lybie. Ses actions en disent autrement. Lénine avait ses points forts, mais son influence unique (à travers la police, par exemple) est comparable à une dictature, même si fondamentalement différente.

    Publié par Siddharth Madhusudan | 05/11/2011, 09:16
  3. Pour Lenine, oui et non… Il y avait d’autres membres influents du PC, qui avaient aussi un énorme pouvoir… Trotsky et Staline ne sont pas les premiers venus, même avant la mort de Lenine.

    Et puis Kadhafi a tout de même une position officielle, il est « guide de la Jamahiriya » [révolution lybienne d’inspiration socialiste], c’est-à-dire que, tout à fait officiellement, il dirige ce qui est censé être un mouvement populaire révolutionnaire, ce qui lui donne donc de facto le pouvoir, puisqu’il est président de tous les tribunaux du peuple et commissions populaires…

    Publié par Louis Tarpin | 05/12/2011, 08:45
  4. Techniquement, Khadafi est seulement à la tête de la commission générale… Mais tu as raison, vu qu’il contrôle toutes les subdivisions à travers ses forces armées personelles et son réseau d’informateurs.
    Mais le parallèle avec Lénine est toujours présent, vue que le Conseil des commissaires du peuple dont il était le président était en fait la plus haute autorité du gouvernement.
    Si il y a une forte différence, c’est bien dans la durée : si je m’en souviens bien, Lénine n’était au pouvoir que 7 ou 8 ans, tandis que Kadhafi est là depuis ’69 (ou depuis ’79 si on ne compte que la Jamahiriya).

    Publié par Siddharth Madhusudan | 05/14/2011, 02:31
  5. Exact.
    « Scores » respectifs :

    Lenine : 1917-1924 (en comptant large; 1918-1922 si on prend en compte uniquement les périodes où il était le plus influent en URSS)
    Kadhafi : 1969-? (en comptant large; 1977 pour la Jamahiriya, 1979 pour la fin de son poste de chef d’Etat, troqué au profit de frère-guide de la révolution).

    petite question purement personnelle… pourquoi ne deviens-tu pas auteur?

    Publié par Louis Tarpin | 05/14/2011, 17:47

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