L'Air Du Temps

Enthousiasmons-Nous!

On pourra dire ce qu’on voudra sur le “printemps des peuples arabes“. Que l’appellation “peuple arabe” est plus que discutable; que les pays occidentaux en profitent lâchement; que tout va se terminer comme en 1848, avec le retour des pouvoirs nécrosés. On peut faire dire tout et n’importe quoi à un évènement comme celui-ci. Pour ma part, il m’aura cependant permis de me faire une idée importante : que l’information n’est pas la même d’un côté de la Méditerranée à l’autre.

Je ne veux pas dire que certains ont accès à plus d’éléments d’informations que d’autres. Ca, chaque journal(iste) se débrouille comme il peut. Ce que je veux dire, c’est que les journalistes africains (terme que je préfère tout de même à “journaliste des peuples arabes”, question de goût…) n’écrivent pas du tout comme les français. Même lorsqu’ils sont francophones et formés à des écoles de journalisme françaises.

La presse française, toutes publications et toutes qualités confondues, a perdu ce qui avait permis son essor au XVIIIe siècle : son enthousiasme. C’est l’enthousiasme qui poussait les imprimeurs a éditer des journaux contraires aux pouvoirs en place (Eglise et Etat), et poussait des écrivains (mais pas que) à critiquer et proposer de nouvelles solutions; et ces solutions étaient proposées avec un enthousiasme, une détermination sans failles, chacun étant prêt à défendre ses positions.

Ne nous leurrons pas; les journalistes du XVIIIe n’étaient pas des superhéros défiant le monde entier; ils mettaient de leur côté des amis puissants, usaient de toutes les ruses de leur époque pour ne pas se faire repérer, et ainsi de suite. Mais leurs articles débordaient de joie et de vitalité, et c’était cela le fond de l’article. La forme? Elle servira à mieux mettre en exergue l’enthousiasme. Les mots? On trouvera ceux qui feront le mieux passer notre enthousiasme.

Oui, je me répète. Peut-être que je m’enthousiasme moi-même un peu trop. Mais la différence est là, et saute aux yeux. Prenez Le Monde et Le Journal du Jeudi. L’un se bornera à rapporter des faits transmis par “un correspondant anonyme en Lybie” et fournira un rappel géo-politique ainsi qu’une analyse de la politique française face au phénomène; l’autre ne citera pas de correspondants. Peut-être qu’il n’en aura pas. Mais l’article aura des allures de discours galvanisateur, et, des deux, je suis certain que le second aidera plus les insurgés (ou révoltés, ou révolutionnaires, ou contestataires, ou rebelles, ou rats drogués à la solde des Etats capitalistes, selon votre position).

Je suis profondément convaincu que c’est cela l’essence du journalisme : rapporter des faits, diffuser l’information, mais pas en s’effaçant. Le journaliste doit pour moi faire preuve d’engagement, qui se traduit nécessairement par une émotionnalité du texte, et l’enthousiasme que le rédacteur a à l’écriture doit être “palpable” par le lecteur.

Or, je lis chaque jour des articles français, et ne ressens rien. Pas une larme, pas un sourire. Aucune émotion ne filtre, et ils sont rares les journalistes qui ont un style, une plume reconnaissable, un gimmick qui revient d’article en article. Les seuls qui y parviennent sont des articles provenant d’Afrique, ou traduits. Parce que les traducteurs qui s’en chargent conservent une partie de l’enthousiasme de l’article original; pourquoi? Parce que cet enthousiasme passe par la forme aussi. Et que la disposition des phrases n’est pas anodine; parce que contrairement à ce qu’on apprend en école de journalisme, une phrase de 7 mots n’est pas le meilleur moyen de véhiculer une idée.

On m’objectera que le journalisme ne s’occupe pas d’idées mais d’informations. Certes. Mais cette information découle de faits, qui ont été provoqués par des idées, et je ne pense pas qu’on puisse comprendre un évènement sans connaître les idées qui sont à son origine; et je ne pense pas non plus qu’on puisse discuter d’une idée sans exposer la sienne. Ou alors on ne fait que rapporter les paroles de quelqu’un d’autre, auquel cas l’internet grand public est bien meilleur journaliste que les journalistes professionnels.

Car si le journaliste tente de défendre sa neutralité en disant qu’il ne fait que rapporter les évènements et les paroles qui se sont produits d’un bout à l’autre de la planète, alors je préfère que ce soient les gens sur place qui m’envoient, par internet, vidéos et enregistrements audio. Les faits peuvent se trouver sur internet. La place des journaux dans le monde d’aujourd’hui consiste à analyser les faits et les idées, ce qui suppose nécessairement une intervention personnelle du rédacteur. Laissons les journaux aux écrivains qui sauront nous enthousiasmer, et laissons l’information brute aux dépêches cinglantes de l’AFP et aux habitants du monde entier!

Peut-être que cet article n’est pas assez enthousiaste. Disons alors que c’est pour que même les journalistes les plus rationalistes et les plus timides puissent comprendre ce que je pense.

Publicités

À propos de Louis Tarpin

Traducteur indépendant, je voyage et vous propose mes services en freelance. Traduction, relecture, révision, écriture, transcription, d'anglais ou italien en français, je suis à votre écoute pour produire, ensemble, des textes de qualité. Je tiens également un blog de cuisine et de photographie.

Discussion

7 réflexions sur “Enthousiasmons-Nous!

  1. Sur le fond, je suis tout à fait d’accord : je n’ai commencé à vraiment m’intéresser aux actualités que cette année (scolaire), et n’ai de vraie expérience (sadly) que des journaux british, mais ça m’a frappé aussi. Mais je crois que ça vient du fait qu’ici, beaucoup de journaux ont, ou avaient, des vues assez unilatérales sur les évènements, et que desfois l’information qui parvenait aux gens était tordue et biaisée. D’où cette idée qu’il fallait se détacher de l’information pour pouvoir la donner sans biais, je crois.
    Par contre, certains journaux font un effort pour trouver un équilibre : je sais qu’ici, The Independent y arrive à peu près en ayant des commentaires souvent plus engagés, et enthousiastes. Et surtout, tout leurs journaux contiennent aussi ce qu’ils appellent le « Viewspaper » qui, comme le nom l’indique, est une partie du journal où les journalistes, et desfois des personnes extérieures à l’Independent donnent leur opinion, ou juste parlent de ‘l’idée’ derrière l’information.
    Bref, je m’y connais que grossièrement, mais je trouve qu’un effort est fait, desfois. L’enthousiasme est là! Probablement moins qu’en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, mais il existe ^^

    J’aimerais bien ajouter que le fait que l’enthousiasme est plus fort en A du N et au M-O est dû au fait que ce sont des évènements qui les concernent directement. Sans vouloir parler de ‘nature humaine’, la plupart des gens se sentent plus concernés, et sont plus engagés, par ce qui leur arrive directement.

    Oh, et aussi, Al Jazeera est un autre bon exemple d’un équilibre, je trouve.

    [Apologies for the commentaire décousu : je pensais en franglais and my thought process got away from me ^^]

    Publié par Siddharth Madhusudan | 04/21/2011, 11:21
  2. Merci pour cette information sur les quotidiens britanniques, que je ne lis effectivement pas (à part le site internet de la BBC, assez bon pour l’information internationale, mais qui est vraiment purement dans la dépêche rapide et télégraphique). Pour ce qui est de la rubrique où les journalistes peuvent se laisser aller, je ne crois pas qu’aucun journal français le fasse. On peut considérer l’édito(rial) comme étant ce « coup de gueule », mais il est généralement écrit par un seul rédacteur (le rédacteur en chef, d’habitude).

    Il est possible que l’enthousiasme des journaux cités dans l’article soit dû à la proximité de ces journaux avec les faits qu’ils relatent, effectivement. Mais, des journalistes que je connais, les journalistes africains sont généralement plus enthousiastes que les européens, et abordent surtout l’article d’une autre manière, à savoir qu’eux considèrent que le lecteur doit avoir envie de lire tout l’article et de réfléchir ensuite sur son contenu, alors que les journalistes européens appliquent en général les règles habituelles : titre choc, phrases courtes, quelques formules qui surprennent, et le tour est joué. Assez facile à copier, comme style, par ailleurs. Un certain Henri Guaino (vous connaissez?) en use et abuse…

    Publié par Louis Tarpin | 04/21/2011, 14:37
  3. Les éditorialismes ne sont-ils pas là justement pour véhiculer cet enthousiasme ?
    Un autre de point de vue : un article de presse est là pour relater l’évènement, pour le « couvrir ». Pas forcément pour indiquer au lecteur si c’est « bien » ou si c’est « mal » (ou toute autre indication subjective).
    Car dans ce cas, si tu veux trouver plus d’enthousiasme dans les écrits, ne faut-il pas te tourner vers la presse engagée ? (et non dans cette fameuse presse qui a vocation de nous faire part ce qu’il se passe, sans chercher à influencer notre jugement sur ces faits là).

    Publié par laurence | 04/23/2011, 14:02
  4. Oui, les éditos, comme dit plus haut, sont là pour permettre au journaliste de s’exprimer plus librement. Mais un seul journaliste s’en charge, ce qui est, vous l’avouerez, limité sur le nombre de rédacteurs que peut compter un journal (regarder la liste impressionnante des journalistes du Monde).

    Par ailleurs, il est évident que l’objectivité est impossible en français.
    Le choix d’un mot plutôt qu’un autre, qu’il soit conscient ou pas, montre une prise de position (là encore, consciente ou non). Autrement dit, les journalistes cherchant à obtenir une objectivité parfaite sont ou des hypocrites (s’ils connaissent un minimum la langue française) ou des ignorants, qui ne se rendent pas compte que leurs textes sont personnels (au contraire d’obectifs). La seule forme de texte qu’on pourrait qualifier d’objective, c’est la dépêche. Mais vous conviendrez avec moi que ce n’est pas du journalisme, et que le boulot du journaliste est donc, à partir de ces dépêches, de construire un article. Sinon, autant se contenter de s’abonner à l’AFP gratuitement plutôt que de payer des abonnements de journaux, non? =)

    Pour ce qui est de la presse engagée, une objection : la presse engagée est engagée politiquement. Mais bien souvent (trop souvent), en France aujourd’hui, le seul sujet est Sarkozy. Ce qui devient un peu lassant. De plus, le problème de cette presse engagée politiquement, c’est qu’elle traite rarement des évènements survenus à l’étranger et qui ne concernent pas notre politique franco-française, ou qu’elle tentera à tout prix de rattacher ces évènements à notre politique. D’où la difficulté de s’informer sur notre monde en lisant une presse « engagée ».

    Vous pourrez me dire qu’en combinant presse engagée et dépêches, on arrive à ce que je demande dans mon article. Oui. Mais enfin, si c’est possible (et c’est possible!), il est toujours plus agréable de réunir les deux en un article de journal.

    Publié par Louis Tarpin | 04/23/2011, 17:37
  5. Il est vrai que chaque journaliste, chaque article ne peut être objectif : mais c’est l’ensemble des articles que le lecteur considère, et d’où il tire son information. Et le but du journal reste d’informer le lecteur : en ce sens, il se doit de rester objectif non pas en essayant de publier une sorte de dépêche, mais en publiant plusieurs articles, de manière à varier un tant soit peu les points de vue. De cette manière, le lecteur peut réfléchir et comprendre, à sa manière, ce qu’il se passe dans le monde, et le journal n’essaie pas d’influencer son jugement.

    J’aimerais aussi ajouter que l’on peut couvrir un événement de manière enthousiaste sans faire d’indication (fortement, comme une distinction « bien »/ »mal ») subjective. Les opinions (souvent variées) des gens sur place et des histoires plus personelles peuvent aussi donner envie de lire un article, et le rendre engageant.

    Publié par Siddharth Madhusudan | 04/23/2011, 21:37
  6. Sur ce point, je suis tout à fait d’accord. Un ensemble d’articles écrits par différents journalistes permet un éventail plus grand de connaissances et une meilleure objectivité face aux faits du journal (mais en aucun cas de chaque article ou journaliste).

    La seconde partie ne me semblant pas m’être adressée tant elle est proche de mon opinion, je n’ajouterais rien.

    Publié par Louis Tarpin | 04/24/2011, 09:42

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Pourquoi? « Les Bloggers Anonymes - 06/05/2011

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Les Mieux Notés

Suivez-nous sur Twitter !

Nos derniers tweets

%d blogueurs aiment cette page :